Les discours politiques engendrent une sorte de lassitude, qui n’est pas le moindre danger pour la santé des démocraties. En d’autres termes, quand les débats se réduisent à eux contre nous, le bien et le mal, et toutes les oppositions binaires auxquelles vous pouvez penser, une immense vague d’ennui vous bloque le cerveau et un réflexe de préservation vous incite à penser à autre chose.
Un exemple de ce gâchis est la question de la liberté d’expression, dont le chroniqueur Lexington de The Economist a fait une analyse pertinente et éclairante, et que je voudrais retracer ici.
Il part du cas d’Elon Musk et de son rachat de Twitter, de son intention affichée de rétablir la liberté d’expression sur le réseau, et des accusations que son action la limite. Vaine agitation, dit le chroniqueur, car le problème vient moins de la liberté de parole que du fait que personne n’écoute.
Bien qu’elles soient liées intrinsèquement, il y a une asymétrie entre la parole et l’écoute. La première peut être garantie par la loi, tandis que la pratique de la deuxième est instillée ou non par la culture. Quand la société se polarise à l’excès, et que la culture commune s’estompe, l’injonction à l’écoute devient rare, oserais-je dire inaudible?
Les étudiants qui refusent que leur université donne la parole à une personnalité conservatrice, au nom de la liberté d’expression, sont un exemple de l’absurdité qui en découle. Un autre est la difficulté des journaux à rendre compte des faits tout en ménageant les sensibilités de leur lectorat, et qui tentent se présenter comme les défenseurs de la liberté d’expression, plutôt que de protéger le droit des lecteurs à comprendre le monde qui les entoure, qui implique de connaitre la pensée de ceux que l’on trouve infréquentables. Il est plus confortable d’absorber les informations filtrées par son media favori que de se confronter aux idées repoussantes de ses adversaires – ce qui permet pourtant d’aiguiser ses propres arguments, d’affiner ses idées, voire de changer parfois d’avis. Et de lutter contre l’ennui.