Johnson, un chroniqueur du magazine The Economist, apporte une saine réflexion sur les usages de la langue.
En ces temps où il peut s’avérer délicat de mener une conversation, tant les sujets et le vocabulaire sont minés, une mise au point permet de clarifier ce qui est devenu embrumé à force de répétition dans des contextes différents.
Une des expressions en question est le « privilège blanc », qui garantit des prises de position catégoriques et indignées des progressistes comme des conservateurs car ils entendent des choses fort différentes par ces mots.
Pour apaiser les passions il faudrait reconnaitre que le sens du mot privilège a changé avec le temps. À l’origine il désignait une exemption de règles religieuses, rarement accordée, puis des privilèges ou traitements de faveur dans des domaines plus larges, pour enfin désigner le fait de se trouver en haut de l’échelle socio-économique.
Mais aujourd’hui il a pris un sens global qui prête à confusion. Dans « privilège blanc » on peut comprendre soit que « ceux qui ont la peau blanche » ne sont pas soumis à toutes sortes de préjugés et de discriminations, soit qu’ils bénéficient automatiquement d’avantages dont les autres sont privés.
Les deux camps se renvoient deux réalités à la figure: d’une part, les « gens de couleur » ont plus de chances de se faire contrôler, voire de se faire tuer par la police, d’atterrir en prison, de se voir refuser un emploi ou une location, et généralement d’être visés par des insultes racistes. D’autre part, les blancs qui se trouvent en bas de l’échelle socio-économique ne se perçoivent pas comme particulièrement privilégiés, et leur existence est brandie par ceux qui le sont comme la preuve de l’absurdité de l’expression.
Autrement dit progressistes et conservateurs parlent de choses différentes et ne peuvent pas s’entendre sur l’existence du privilège blanc ni sur ce qu’il conviendrait de faire à ce propos. Donc impasse.
Se pourrait-il qu’il y ait un peu de paresse intellectuelle à vouloir exprimer sa pensée avec des formules ramassées qui sont censées remplacer une argumentation structurée et nuancée? À moins que le goût de la formule lapidaire ne corresponde à volonté délibérée d’échauffer les esprits, ce qui à mon sens est moralement indéfendable. Le plus souvent, ce sont des opinions nourries par les media qui dénotent des angoisses déguisées en pensées. Pour ma part, si j’entends une conversation qui ressasse des arguments mille fois entendus (sur le covid et les masques, les impôts, le communisme, etc,), j’ai décidé de dire: « Puisque vous êtes tous d’accord, pourquoi continuez-vous à en parler? » Ce n’est même pas une question de morale, mais plutôt qu’il me faut absolument mettre un terme à l’ennui qu’elle m’inspire.